L’État français vient d’annoncer la généralisation de Visio, sa solution de visioconférence « souveraine », destinée à remplacer Zoom, Teams et consorts dans l’administration.
L’argument phare est simple : 1 million d’euros d’économies par an pour 100 000 utilisateurs migrés.
Dit autrement :
👉 10 € par an et par agent.
Présenté comme ça, le chiffre impressionne. Mais dès qu’on le traduit dans le réel, il devient presque dérisoire. Et surtout, il est profondément incomplet.
Le chiffre magique : 10 € par an et par agent
Le raisonnement officiel est limpide : on remplace des licences payantes par un outil interne, et l’État annonce une économie mécanique. Sur le papier, c’est propre. Sur Excel, c’est parfait. Sur une ligne budgétaire, c’est séduisant.
Le problème, c’est que ce calcul ne retient qu’un seul type de coût : le coût visible sur facture. Tout le reste disparaît du cadre. Le temps humain, la friction organisationnelle, la réalité des usages, l’écosystème déjà en place, les partenaires externes, l’inertie numérique… Rien de tout cela n’entre dans l’équation.
Autrement dit : on économise sur les licences, mais on ne mesure pas le coût réel du changement.
Le vrai coût du “on n’utilise plus Teams, on utilise Visio”
Dans la vraie vie, une réunion ne se résume pas à un bouton “Rejoindre”. Un changement d’outil, même léger, se paye souvent en minutes perdues — et ces minutes, elles, ne passent jamais en comptabilité.
Il faut expliquer l’outil à chaque nouveau partenaire, gérer les problèmes d’accès et de permissions en début de réunion, régler les histoires de caméra et de micro, accompagner les personnes moins à l’aise avec le numérique, et composer avec des usages déjà ancrés partout ailleurs autour de Teams, Zoom ou Meet.
Ce temps-là n’apparaît dans aucun budget. Il n’est dans aucune communication officielle. Il n’est dans aucune ligne de calcul. Et pourtant, c’est lui qui fait la différence entre une décision “rentable” sur le papier… et une décision coûteuse sur le terrain.
On nous vend 10 € d’économie par an et par agent, comme si ce temps n’existait pas. À l’échelle de centaines de milliers d’agents, même de petites frictions répétées peuvent très vite dépasser l’économie annoncée.
Techniquement : solide, cohérent… mais pas une révolution
Côté technique, Visio n’a rien d’un bricolage. Le projet est porté par la DINUM (beta.gouv.fr) et s’inscrit dans une logique de sécurité pilotée avec l’ANSSI. La solution s’appuie sur des briques WebRTC via LiveKit, avec un hébergement souverain chez Outscale (Dassault Systèmes) en environnement SecNumCloud. Le code est publié en open source, tandis que l’accès est verrouillé via ProConnect pour les agents publics.
Traduction simple : ce n’est pas amateur, ce n’est pas absurde, ce n’est pas incohérent. C’est même plutôt sérieux.
Mais ce n’est pas non plus une invention révolutionnaire. C’est un assemblage propre de briques existantes — ce qui est parfaitement acceptable… à condition de ne pas raconter l’histoire comme si l’on avait réinventé la visioconférence.
Une solution fermée, donc invérifiable pour le public
Autre point rarement assumé : Visio est réservé aux agents publics via ProConnect. Le grand public ne peut pas tester l’outil, ni juger l’expérience utilisateur, ni comparer sa stabilité et ses performances face aux solutions déjà massivement utilisées.
On demande donc d’y croire sur parole : “c’est souverain, sécurisé, performant, et économique”. Sans test public, sans retours ouverts, sans friction visible.
Le paradoxe est intéressant. D’un côté, le code open source autorise l’audit théorique. De l’autre, l’accès restreint empêche l’évaluation pratique. La logique sécuritaire peut se comprendre. Mais sur le plan démocratique et industriel, c’est frustrant : comment améliorer un outil si la qualité d’usage ne peut pas être constatée et discutée publiquement ?
Souveraineté numérique ou récit politique simplifié ?
Qu’on soit clair : cette critique ne rejette pas la souveraineté numérique. Réduire la dépendance aux géants américains est une démarche saine et stratégique, surtout pour des usages administratifs.
Le problème n’est pas Visio. Le problème n’est pas l’open source. Le problème n’est pas l’hébergement souverain.
👉 Le problème, c’est la métrique choisie.
👉 Le problème, c’est la narration politique.
👉 Le problème, c’est ce qui est compté… et ce qui ne l’est pas.
On met en avant une économie facile à communiquer, parce qu’elle tient en un chiffre simple. Et dans le même mouvement, on évite soigneusement de parler du reste : le coût humain, la friction d’usage, la complexité des organisations, l’interopérabilité avec l’externe, et la réalité du terrain.
Un changement de logiciel, pas une révolution
Dans les faits, Visio reste un outil de visioconférence. Il ne change pas la nature des réunions, ni les contraintes de réseau, ni les galères micro/caméra, ni le besoin d’accompagnement. Il change surtout le cadre : gouvernance publique, hébergement souverain, récit politique.
Et il change le slogan :
👉 “10 € d’économie par agent et par an.”
Conclusion
La souveraineté numérique n’est pas un autocollant. C’est une stratégie lourde, structurelle, parfois coûteuse, souvent complexe. Elle a un prix. Elle a des frictions. Elle a des coûts invisibles. Et surtout : elle a des impacts humains.
La rendre crédible, ce n’est pas communiquer sur un chiffre isolé. Ce n’est pas simplifier une réalité complexe. Ce n’est pas coller un vernis marketing sur un assemblage technique pourtant respectable.
La rendre crédible, c’est assumer les coûts réels, mesurer le temps humain, investir dans l’UX, accepter l’évaluation, et laisser les usages parler.
La souveraineté numérique commence quand on accepte d’en payer le vrai prix.
Pas quand on l’habille d’un chiffre magique.
Dès que j’ai fais mes premiers pas sur internet, j’ai tout de suite voulu devenir acteur de ce média.
Après plus de 15 ans et de nombreux projets, je suis aujourd’hui gestionnaire de communautés et formateur réseaux sociaux.




